Photographie du site d'Hauterive. Ryan Bloch
Frère Michel, moine à Hauterive
12 avril 2022
Moine. Difficile de s’imaginer dédier son existence à sa religion, de tout quitter pour ses croyances. Et pourtant. En Suisse, ils sont plus de 6000 moines répartis dans 200 communautés. Parmi eux, Michel, ou plutôt Frère Michel, un des 13 moines vivants à l’Abbaye d’Hauterive. Pour mieux comprendre ce qu’est une existence monacale, nous sommes partis le trouver au milieu de la campagne fribourgeoise.
Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis le Frère Michel. J’ai bientôt 90 ans, et suis entré à l’Abbaye d’Hauterive il y a 59 ans.
Pourquoi êtes-vous devenu moine ?
Je me sentais appelé à la vie monastique. Déjà comme garçon, je ressentais l’appel mais je ne savais pas trop où aller. Et puis j’ai fait un séjour, avant d’entrer à Hauterive et ça m’a persuadé que c’était là que Dieu me voulait. Et je dois dire que la vie monastique c’est une grâce que Dieu nous donne, ce n’est pas quelque chose qu’on choisit ! On est choisi par Dieu, on peut refuser ce choix ou alors dire « oui ». Personnellement, j’ai dit « oui » à ce choix mais ce n’est pas de toute évidence donc il y a eu aussi des hauts et des bas. Mon père est mort relativement jeune et ça n’allait plus du tout, ça m’a traumatisé. Après quelques mois, cette crise s’est apaisée et je suis content de ne pas avoir à évoquer sa mort.
Quel est votre rôle exact à l’Abbaye ?
Notre tâche principale, c’est « ora et labora », c’est prier et travailler. C’est ça la devise de chaque moine. Et moi-même, avant de devenir moine, j’ai fait un apprentissage de commerce. Je faisais surtout du secrétariat. Ensuite, on m’a nommé économe et maintenant, j’ai bientôt 80 ans, alors j’ai pu prendre ma retraite. Mais je travaille encore, au secrétariat, aux archives et dans le réfectoire. Mais notre tâche principale reste la prière. Parce que sinon j’aurais pu travailler ailleurs. Mais cette atmosphère de silence, ça nous aide à mieux rencontrer Dieu. Ce n’est pas une fuite, on ne fuit pas le monde mais, indirectement, on est plus proche du monde. C’est un peu contradictoire. Nous sentons aussi la guerre en Ukraine, par exemple, et on prie toujours pour les Ukrainiens et puis aussi pour les personnes qui nous écrivent et qui sont en difficulté, en situation de divorce ou sont dans une autre situation dramatique. Si on ne priait pas pour eux, ce serait égoïste ! On ne peut être égoïste et heureux, que ce soit ici ou dans le monde, ça c’est clair ! Mais le plus difficile c’est de s’accepter soi-même tel qu’on est car, parfois, on se fait des illusions, on pense qu’on est quelqu’un mais on ne se connaît pas. Moi aussi, je dois accepter le Frère avec qui je vis, qui n’est pas nécessairement sympathique et toujours pardonner, sans garder rancune. Et aussi demander pardon à Dieu, dans tout ce qu’on fait, pas seulement quand on a offensé quelqu’un mais aussi j’offense Dieu quand je suis désobéissant, si j’ai des pensées mauvaises, etc. C’est la confession qui est très importante. Dire quelque chose qui nous libère et, si je suis libéré, je peux aller vers un frère, et j’ai une paix intérieure qui est immense. Chercher le pardon et chercher à pardonner, c’est tout. Et si chacun avait la paix intérieure, il n’y aurait pas de guerre ! C’est seulement Dieu qui peut nous donner cette paix. On peut bien évidemment contribuer à la paix mais il n’y a que Dieu comme source de la paix et de la joie. Si je suis au monastère, c’est Dieu qui me donne la joie car si j’étais malheureux à l’Abbaye, ça n’irait pas !
Est-ce que vous avez déjà envisagé d’arrêter cette vie-là ?
Arrêter, non. Quand mon père est mort, j’avais envie d’aller ailleurs, mais pas d’arrêter de croire, non. Parce que moi, je crois que Dieu m’a appelé, et cette certitude m’aide à ne pas lâcher prise. On a des tentations, c’est clair. Par exemple, lorsque je vois une jolie femme, je pourrai la désirer, mais Dieu dit que si je désire une femme, même sans la toucher, j’ai déjà fait l’adultère avec elle ! Donc, je me dis que j’ai choisi cette vie célibataire, ce qui ne veut pas pour autant dire qu’on est anormaux. Nous sommes humains, nous vivons juste autrement. Si moi je reste fidèle à ma vocation, Dieu aussi reste fidèle. On pourrait s’éloigner de la vocation si on commençait à surfer sur Internet ou je ne sais pas, voir des images qui nous perturbent. Si Dieu n’est plus au milieu de ma vie, alors ça ne sert plus à rien, et j’aurais aussi par ailleurs rompu la paix intérieure. Bien sûr, il y a toujours la tentation. Nous, on n’a pas tout ça, à part ceux qui ont des responsabilités qui utilisent l’ordinateur, on ne touche pas à ces objets, ou en tout ça le moins possible. En parlant de tentation, je trouve ça fou tout ce qu’on a entendu sur ce qu’il s’est passé dans l’église, quand on parle d’abuser des enfants, je trouve ça scandaleux. On a plus le sens de l’être humain, ça demande une éducation aussi ! On n’est pas aidé par ces gens-là…
Combien de personnes vivent à vos côtés, et quelle est la tranche d’âge moyenne ?
Nous sommes maintenant 16 qui faisons partie de la communauté. 13 qui sont toujours sur place, 1 qui est à Fribourg dans un home médicalisé, un autre qui est aumônier et le troisième qui est l’Abbé général et se trouve donc à Rome. Le plus âgé a 93 ans et le plus jeune a 46 ans.
Pensez-vous que moine est une vocation qui se perd ?
Oui, cela se perd. Certaines communautés se retrouvent vidées. Ici, à Hauterive, il faut dire que depuis quelques années, on n'a plus eu de candidats. Récemment, c’est un jeune qui est venu nous voir, donc on ne connaît pas encore son choix, mais il est clair que nous souffrons aussi de la pénurie de vocations. Je ne m’inquiète pas trop : dans l’Eglise, il y a toujours eu des hauts et des bas. En Afrique, quand on voit ce que Saint-Augustin a vécu et ce qui arrive actuellement. En Europe, quand on parle de déchristianisation. Dieu est toujours là pour nous aider. D’ailleurs, j’inviterais tout le monde à faire un essai au monastère.
On a déjà eu des stagiaires mais, pour le moment, aucun n’est revenu. Bon, il faut vouloir s’engager, c’est vrai. Moi, si je suis au monastère, c’est parce que mes parents allaient à l’église, l’environnement est important, autant que la foi. Nous avons aussi eu des cas où des moines sont sortis après coup parce que ça n’allait plus du tout, et on a su trouver une solution. Mais normalement, il faut se dire que si j’y vais, j’y reste jusqu’à la mort. C’est comme dans le mariage, c’est le même principe, on doit rester fidèle. Encore une fois, ce n’est pas facile. Nous-mêmes, nous devons demander la force de Dieu, sinon on ne tiendrait pas, parce qu’avec tout ce qui se passe… Ce n’est pas parce que nous sommes moines que c’est simple. On n’a pas de radio, ni de télévision mais nous avons trois journaux, un français, un allemand et un italien. On a aussi un magazine et puis on regarde parfois sur Internet pour connaître les nouvelles importantes. Cependant, on utilise très rarement Internet afin de continuer à penser durant la prière. Nous sommes aussi informés par les gens qui nous écrivent par e-mail ou alors nous téléphonent.
Je crois que la prière a une force tant qu’on y croit et qu’il ne faut pas lâcher. Et puis, il y a une chose très importante, que souvent les gens oublient : Dieu est en nous et nous ne sommes pas en lui. Si vous croyez que Dieu est en vous, vous pouvez lui parler, comme quand vous parlez avec quelqu’un que vous aimez, comme dans un dialogue. Ça, c’est important. Ne pas oublier que Dieu aime chacun et qu’il ne repousse personne. Dieu est partout, et ne cesse d’exister, il est là pour tout le monde, et je trouve positif que des jeunes soient soutenus par Lui.
C’est vrai que les jeunes ont besoin de soutien, quand on voit tous ceux qui entrent en dépression ces temps-ci…
C’est ça, oui ! Par exemple, j’ai dans ma parenté une jeune étudiante qui s’est suicidée. Je trouve ça malheureux qu’une personne mette fin à son avenir. Il y a toujours des hauts et des bas dans la vie et on peut vouloir en finir. Pour éviter cela, heureusement, la religion offre quelqu’un à qui on peut s’ouvrir, un supérieur ou n’importe qui. Pour les maladies, on peut aller voir un médecin. On n’est jamais à 100% sûr, on ne sait jamais ce qui va nous arriver. Mais je dis que Dieu est fidèle, Il n’est pas un policier qui essaie de nous rattraper. Nous, on pense parfois qu’Il nous fait des reproches mais Il ne nous fait pas de reproches ! Il est prêt à nous pardonner mais c’est nous qui faisons des reproches à Dieu ! Dieu est bon, c’est tout.
Pour parler actualité, en quoi la Covid vous-a-t ’il influencé ?
Nous avons été tous vaccinées, on n’a pas eu de problèmes. Durant la deuxième vague, il y en a eu quelques-uns qui ont été mis en quarantaine. Moi aussi, j’ai dû m’absenter quelques jours mais c’était comme une espèce de grippe. Autrement, on a fait attention aux personnes qui venaient à la messe, on a fait la distinction entre ceux qui étaient vaccinées et ceux qui ne l’étaient pas. Maintenant on ne fait plus cette distinction et ça va.
Avant de nous quitter, auriez-vous un message pour les jeunes d’aujourd’hui ?
Il ne faut jamais désespérer, comme le dit la règle de Saint-Benoît : « Il ne faut jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. » Par exemple, le pauvre condamné, mort à côté du Christ, il a encore déclaré : « Souviens-toi de moi quand tu viendras avec ton royaume » Il était repentant, il n’était jamais désespéré, quoiqu’il arrive. Et puis il faut puiser la force dans la prière. Dieu est un Dieu de joie et pas de tristesse. Évidemment, maintenant qu’on passe vers Pâques, le Christ est passé par la souffrance pour nous sauver. Il a fait cela à cause du péché originel. Il a pris tous nos péchés sur lui et, souvent, on oublie de remercier Dieu pour tout ce qu’il a fait pour nous. Parce que nous, nous existons pour la vie éternelle, parce que notre vie ici est seulement passagère. Après la mort, on continue de vivre mais comme le Christ. Il nous attend, et souvent on l’oublie, en se laissant accaparer par autre chose. Malgré les distractions, il faudrait toujours revenir à Dieu. Dieu nous aime. Il n’est pas un Dieu qui veut nous punir, Il veut que nous soyons heureux mais bien évidemment, il faut en payer le prix, parce qu’on ne peut pas être heureux sans. Il faut chercher ce bonheur et vouloir le rencontrer partout. Dans notre prochain, dans le Christ, dans les malades, dans les handicapés. Voyez, c’est aussi là qu’Il est présent. Il faut être tolérant, c’est important. Ne jamais désespérer, chercher ce bonheur et tolérer.
Geoffroy Mollia et Ryan Bloch